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vendredi 1 avril 2011

"Soylent Green" de Richard Fleischer (1973) avec Charlton Heston, Edward G. Robinson, Leigh Taylor-Young, Joseph Cotten

"- I know, I know. When you were young, people were better.
- Aw, nuts. People were always rotten. But the world was beautiful."

Comme le film de mon dernier post ("Do the right thing"), "Soylent Green" est un film "alerte rouge", un cri d'alarme angoissant et percutant. La perception de ce film d'anticipation, vieux de presque 40 ans,  prend un résonance particulière à l'heure où le monde est secoué par la catastrophe de Fukushima. 

Ici aussi, l'action se déroule dans un New York étuve, baigné dans une lumière artificielle (en l'occurrence le jaune safran). Et à la chaleur, Fleischer ajoute la poussière omniprésente.

Les extérieurs sont d'ailleurs très réussis, pas démodés.

Pour moi, "Soylent Green" est un film-culte pour sa scène de mort programmée dans le Home (ci-dessous), où l'euthanasié est couché et plongé dans des images exaltant la beauté du monde naturel, paradis définitivement perdu et généralement oublié jusqu'au jour de l'euthanasie.
A chaque vision du film, j'ai été touché par cette scène.
De plus, le côté "Série B" du film en fait pour moi une superbe source d'inspiration.

Le côté "Série B", c'est par exemple la manière avec laquelle Fleischer semble un peu exécuter le scénario sur la fin. Notamment après la "scène-culte" précitée, lorsque le détective assiste en cachette à un ballet logistique peu crédible : la nuit, des brancardiers amènent des cadavres à des manutentionnaires masqués qui les déversent dans des camions-poubelles (ci-dessous).
Ceci dit, le scénario, adapté d'un roman, recèle des perles inoubliables.

Par exemple la scène où le voyou engagé par "l'organisation" s'introduit chez sa victime, le riche Simonson (Joseph Cotten).  Situation incongrue où Gilbert (Stephen Young, ci-dessous), confirme sans agressivité à un Simonson résigné qu'il vient le tuer, et lui transmet presque en s'excusant le message de ses commanditaires :
"Uh… they told me to uh… to say that they were sorry, but that you had become… unreliable.
- That's true.
- They can't risk, uh… catastrophe, they say.
- They're right.
- Then, uh… this is right ?
- No, not right. Necessary.
- To who ?
- To… God."
Et cf la photo ci-contre.

Le scénario emprunte au film noir la figure du détective minable, solitaire, cynique et plutôt dur. C'est un héros sans espoir, sans utopie ni terre promise…
Le contre-emploi de "Charlton-Moïse Heston" pour incarner le détective Thorn est un choix réjouissant.
Sans le personnage de Sol -"Edward G. Little Caesar-Robinson", ci-contre, figure mythique des films noirs, en contre-emploi génial de ses rôles habituels de gangsters, ici, dans son film d'adieu (il mourra l'année même de la sortie du film, avant de pouvoir recevoir un oscar pour l'ensemble de sa carrière)-, sans donc ce personnage de Sol, colocataire, collègue et ami de Thorn, celui-ci serait juste un personnage peu sympathique. Certes, ses saillies machos sont drôles, mais relativement anodines dans son monde à lui, celui de 2012.
A tel point qu'au début, Tab Fielding (Chuck Connors)  et Shirl (Leigh Taylor-Young), respectivement le garde du corps et la "furniture"  de la victime, semblent plus humains que Thorn. (Pour Tab, cela s'avèrera une erreur d'appréciation).

En tous cas, Sol est la vieille âme, la conscience de ce héros primaire, un peu réduit à ses instincts, notamment à son instinct de survie, mais plus généralement dirigé par son "ça" (le film est imprégné de la vision hédoniste seventies d'où a germé la civilisation de la publicité et de l'entertainment).  "Si j'étais riche, puissant, je n'irai pas à l'église", dit Thorn.
Sol -le seul ami de Thorn- est juif (comme Edward F. Robinson l'était), son boss est noir et son fantasme féminin aussi : la panthère Martha (Paula Kelly, ci-contre, danseuse qui avait posé quatre ans avant dans Playboy dans des positions "chorégraphiées").

Dans cette histoire de mal structurel, il n'y a pas d'adversaire ultime personnalisé : on n'est pas dans le Grand Guignol, il n'y a pas de Super Méchant à mettre hors d'état de nuire. A défaut donc d'être son adversaire ultime, l'adversaire le plus direct du héros est le garde du corps Tab, qui a des airs de Russe, avec sa casquette. On est en 1973 : en période de "détente" de la guerre froide, à l'époque des contestations internes au sein des deux superpuissances.

Le politicien véreux qui achète le policier Hatcher a un côté rock'n'roll un peu grotesque.

Autre scène intéressante au niveau de l'écriture (ci-contre) : lorsque Thorn interroge Tab sur l'identité de Simonson, qui gît mort dans son salon luxueux :
"- Occupation ?
- Rich."
En marge de son job, Thorn semble plus intéressé par les robinets qui déversent de l'eau à volonté, par le goût du whisky, par l'odeur du savon, par tout ce qui a été perdu (plaisirs sensuels, confort…).
Idem dans la scène où il interroge Marha, la "furniture" de Tab. Au passage, sans oublier sa mission, le détective Thorn grappille ce qu'il peut : le parfum du flacon, la soie des draps…

Cette orientation confère une tonalité dramatique, qui fait la force du film. Fleischer ne s'amuse pas. Il prophétise. On n'est pas dans un film des frères Coen ou de Tarantino (qui, d'après moi, appartiennent, à la nombreuse postérité de Richard Fleischer).
Cet axe dramatique se retrouve dans les scènes qui suivent entre Thorn et Sol :
- lorsque le détective rapporte le larcin subtilisé lors de son passage chez Simonson : un céleri, une pièce de bœuf, mais aussi un livre ;"Oh my God !" s'extasie le vieux Sol, avant de pleurer. "How have we come to this ?"…
- plus loin, lorsqu'ils dégustent les fruits en écoutant la sonate pour piano n°8 de Beethoven, la "Pathétique"…
Fleischer unit ainsi la perte de la culture à celle de la nature (cf l'étymologie latine de "sage" :"sapiens"= qui a du goût).

Parfois, je trouve que les scènes sont presque trop écrites, comme le premier dialogue entre Thorn et Hatcher, son chef suant et mâchonnant, interprété par un Brock Peters un peu terne.

En fait, pour moi les scènes les plus réussies sont celles, non dialoguées, de la fin, où Fleischer utilise les ressources de la bande-son pour créer son univers :
- quand Thorn  circule dans l'usine à cadavres -une architecture de tubes en acier gris- les sons des diverses salles de machine deviennent parfois irréels, avec des échos tubulaires ;
- quand ensuite il se fait repérer et se bat avec les gardiens du temple maudit, la bande-son devient hallucinée, hallucinante, étonnamment tripante.

 Autres motifs jubilatoires pour moi :
- l'idée des pelleteuses envoyées aux manifestants ;
- la beauté touchante de Leigh Taylor-Young (ci-contre), étoile filante du cinéma, qui a atterrit dans des téléfilms.

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