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samedi 11 mai 2013

"Au hasard Balthazar" de Robert Bresson (1966) avec Anne Wiazemsky, Walter Green, François Lafarge

Hier, pour mon anniversaire, revu ce chef d'œuvre de celui qui est peut-être LE Maître du cinéma pour moi. 

Quelques notes lapidaires : cher visiteur, si je dois laisser ce blog encore plusieurs mois en jachère, je préfère que tu tombes sur ce film unique, bouleversant, sublime…

Un de mes films préférés.
Tout me touche si profondément.
Anne Wiazemsky, sa beauté et tout ce qu'elle dégage.
La propriété, ce qu'on en devine… 
C'est comme un univers personnel enfoui…
D'une richesse incroyable.
Et la réalisation de Bresson, toujours punchy et directe, avec un art consommé de l'ellipse.

Dès le générique, la Sonate n° 20 de Schubert entrecoupée de braiments, ça vous déchire l'âme.

Tout simplement la plus belle scène nocturne du cinéma (ci-contre) : Gérard et son copain reluquent la belle Marie qui a fleuri Balthazar et l'embrasse. Scène belle et violente à la fois.

Alors qu'il fait grand beau, quand Balthazar en fuite trouve refuge dans la maison à vendre, comme abandonnée, on dirait que c'est la nuit : l'âne clopine dans l'ombre, entre dans une grange et pleure…

Tout simplement une des plus scènes avec des animaux jamais réalisée : quand Balthazar est conduit dans la ménagerie du cirque… Ici encore, la raideur de la mise en scène bressonienne nous fait sortir de la réalité et nous emmène dans un monde intense : l'âne s'arrête devant chaque cage,  écoute le cri de détresse de l'animal enfermé et échange un regard avec lui…

"Je partagerai tes peines et tes plaisirs", dit le vieux grigou, "mais j'espère que pour moi ce sera plus de plaisirs que de peines".

vendredi 21 septembre 2012

"La Antena" de Esteban Sapir (2007) avec Jonathan Sandor, Sol Moreno, Julietta Cardinali

"L'imagination est le salut de l'homme".  

C'est ce qui est écrit sous le dessin que le père lègue à son fils, avant que celui n'aborde l'ultime épreuve de son parcours héroïque. 

"Ta mère m'a donné ça. 
Notre salut nous appartient. On nous a pris la voix. Mais il reste les mots."

"La Antena" est un conte futuriste sur le mode surréaliste qui ne peut qu'intéresser tous les amoureux du cinéma (… et les graphistes !). 
Avec une grande maîtrise, le réalisateur argentin compose un monde onirique mélangeant les influences : films cultes comme "Metropolis" de Fritz Lang (cf le titre français "Telepolis"), "Le Voyage dans la lune" de Méliès, la BD, l'animation…

Abondance d'idées formelles originales pour un film d'anticipation qui renoue avec les origines du cinéma.  

"Je voulais évoquer les grands maîtres et poètes de l'image - Lang, Murnau, Eisenstein, Méliès, Clair, Bunuel - en les réinterprétant avec un sujet contemporain."

L'histoire est comme une version moderne (dans les enjeux de pouvoir qu'elle met en scène : la propagande et la télévision) d'un conte simple et classique (la libération par des héros d'une ville pressurisée par un dictateur) qui s'adresse à la partie la plus enfantine du spectateur, de son imaginaire.

Sur-réalité qui implique beaucoup de distance, de stylisation, de maîtrise (un an et demi de post-production !).

Sur-lignement :

- jeu de M. Télé (Alejandro Urdapilleta), le dictateur ;

- musique -omniprésente et commentant la dramaturgie, comme dans les films muets- (je l'ai trouvée fatigante);

- chorégraphie des personnages ;

- rythme : lenteur générale (liée à la présence du texte à l'image) ou accélération ;

- travelling "bumpy" (très réussi) sur le tyran en colère lorsqu'il découvre que son fils a espionné son expérience criminelle…

Sur-impressions : 

- image sur image (avec perspective distordue sur les personnages), 

- lettrages (parfois diégétiques) sur image 

- silhouettes blanches évoluant sur un fond noir

- scénario sur l'image (avec le point d'interrogation dans le décor quand le personnage se pose une question)…

- sons "directs" dans un continuum muet (les salves de mitraillettes, les chants sirupeux de La Voix, les paroles de son fils, le garçon sans yeux)…

J'ai particulièrement aimé :

- le magnifique travail sur la lumière (par exemple, les effets de "pompage" dans le plan, propre au cinéma muet) ;

- l'homme-rat, le factotum du tyran, la Bête qui découvre la Belle dénudée…

Manque cependant pour moi un souffle, un je ne sais quoi qui aurait donné vie au film, un presque rien qui aurait fait de ce petit bijou formel un chef d'œuvre au même titre que les monuments du cinéma dont il s'inspire… 

Peut-être faut-il chercher une raison à ce bémol du côté des antécédents d'Esteban Sapir : n'aurait-il pas mangé trop de publicités (à défaut d'"aliments TV") ?

mercredi 12 septembre 2012

"Harry, un ami qui vous veut du bien", de Dominik Moll avec Sergi Lopez, Laurent Lucas, Mathilde Seigner

Tous les comédiens sont bons, en particulier Sergi Lopez, que j'aime beaucoup. 
Leur jeu "naturel" sonne juste, ce qui est mérite d'être noté, tant cette forme de jeu prévaut habituellement dans une certaine production française, où des réalisateurs incapables de diriger laissent leurs comédiens livrés à une  pathétique nonchalance.
Dans "Harry, un ami qui vous veut du bien", ce jeu naturel correspond à un 
choix formel délibéré. D'une part, la réalisation de Dominik Moll est généralement tenue [1]  (scénario, musique), et il n'y a pas de raison que le cinéaste ait adopté une approche différente sur ce point. 
D'autre part, ce choix formel est parfaitement adapté à l'histoire qui est racontée : l'intrusion d'un inconnu pervers dans le quotidien banal d'un couple "normal"…

Ce thème de l'intrusion est très intéressant, très riche en possibilités. Ici, le spectateur s'identifie facilement au jeune couple Claire et Michel (Mathilde Seigner et Laurent Lucas), et vit 
constamment avec effroi l'intrusion progressive dans leur vie ordinaire de cet élément extérieur, extraordinaire et nocif, qu'est Harry (Sergi Lopez).

Ce personnage dérangé m'a fait étrangement fait penser à quelqu'un que j'ai connu (avec la folie meurtrière en moins !) : le côté flagorneur, le rapport antagoniste au père, la sexualité affichée, la position de supériorité (qui va jusqu'à vouloir prendre le destin de l'autre en main), la générosité déplacée et intrusive… Dans le film, ces "cadeaux" font partie de l'entreprise de manipulation, qui progresse d'acceptation en acceptation. 
Harry propose (avec décontraction) ; et de consentement en consentement, il s'impose insidieusement. 

Il utilise ainsi une technique bien connue des commerciaux : le "pied dans la porte", ou comment extorquer au sujet (avec l’aide éventuel d’un petit contact physique) un acte préparatoire non problématique et peu coûteux.
Puis, de manière implicite et après un évènement apparemment fortuit, demander l’acte plus coûteux.

Quand l'agent a accompli le premier acte, et dès qu'il a pris la décision d'accepter le deuxième (plus coûteux), avant même qu'il l'ait accompli, formuler de manière explicite une troisième demande encore plus coûteuse, mais similaire à la seconde. 
Cette proposition constitue une justification clef-en-main (en acte) de la décision initiale de l’agent, avant qu’il n'ait eu le temps et le besoin de rationaliser. 

C'est exactement ce que fait Harry, qui, après avoir offert un 4x4 neuf à Michel, lui propose de le "parrainer" financièrement.

"In any form of persuasion, from the mildest to the most severe, it is always the case that those who refuse to 

cooperate are in no danger while those who give the slightest indication for doing so are doomed"[2]

Et "la meilleure façon d'éviter de tomber dans un piège abscons consiste à décider dès le départ de se donner un seuil à ne pas dépasser"[3]

Ce qui me plaît (et qui, là aussi, distingue le film des productions françaises 
médiocres), c'est que Moll ne fait pas de psychologie explicite : aucune motivation n'est donnée au comportement d'Harry.

Le casting de Laurent Lucas est parfait. Par exemple, il a cette étonnante passivité, une absence de réaction immédiate, quand, soudain, la nuit fatale, il découvre Harry en train de lâcher le corps de sa femme dans le puits. Sa passivité naturelle est ici étonnante mais 
compréhensible, tant le découpage de Moll contribue à nous… scier :  avec Michel, nous découvrons la scène  à la seconde même où Harry lâche le cadavre de Claire dans le puits…

A la fin, Harry a fait le ménage autour de Michel : il a éliminé ses proches. Michel a le champ libre pour créer.
Les dernières scènes du film, où l'on voit l'écrivain, auparavant frustré, pondre un roman avec fièvre, ouvre un champ de réflexion sur la créativité. "Harry…" s'inscrit à cet égard dans la lignée des films sur l'inspiration de l'écrivain, comme "Zorba le Grec" (réaliste) ou "The Ghost and Mrs Muir" (fantasmatique), ou encore "The Shining" (cauchemardesque) (cf posts respectifs). 


[1] Comme celle de Gilles Marchand, co-scénariste de ce film, et réalisateur de "Qui a tué Bambi" (cf post du 26 novembre 2010)
[2]  J.A.C. Brown, "Techniques of persuasion", 1963
[3] R.V. Joule, J.L. Beauvois, " Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens"

lundi 3 septembre 2012

"The Asphalt Jungle" de John Huston (1950) avec Sterling Hayden, Louis Calhern, Jean Hagen, Marilyn Monroe, Sam Jaffe


"People are being cheated, robbed, murdered, raped. And that goes on 24 hours a day, every day in the year. And that's not exceptional, that's usual. It's the same in every city in the modern world. But suppose we had no police force, good or bad. Suppose we had... just silence. Nobody to listen, nobody to answer. The battle's finished. The jungle wins. The predatory beasts take over." (Police Commissioner Hardy)

Je suis loin d'être un fanatique du genre, mais "The Asphalt Jungle" est un très grand film noir. John Huston n'est jamais dans le cliché : tout est empreint de sa patte personnelle.



Et puis, c'est un aussi un "caper movie", film de braquage, genre qu'au contraire j'affectionne particulièrement… 

"C’est le premier « film de casse ». Auparavant les films décrivant le parcours de gangsters les présentaient comme des hommes parfois brillants mais invariablement avides de pouvoir et de grandeur. La grande originalité de John Huston est de présenter ses personnages comme des hommes ordinaires. Ils ne sont pas brillants mais professionnels, avec des problèmes ordinaires : ils vont tenter de faire le plus gros casse de leur vie. 
Le film nous décrit la préparation puis le déroulement avec une précision digne d’un documentaire, sauf que Huston est surtout intéressé par les personnages plus que par l’action elle-même. Cela donne à « Quand la ville dort » une profondeur qui dépasse le genre." (1)

Un nombre incroyable de personnages, mais tous denses, marquants. Même les plus   "extérieurs", comme Cobby (Marc Lawrence), la balance…
C'est la manière de nous les présenter qui les rend humains : ils sont tous dans le pétrin, et ont tous besoin d'une main secourante… 

Sauf Emmerich (Louis Calhern, ci-contre, extraordinaire), le requin qui évolue à l'aise au sommet de ce milieu de truands où, en fin de compte, tout le monde utilise tout le monde. 
Des "coups de main" monnayent autant de "bons coups" à faire, qui engendrent leurs lots de "coups fourrés", se soldant par des coups de poings… ou de revolver.

Pour Emmerich, avocat véreux bien intégré dans les hautes sphères dirigeantes, l'enjeu des relations qui se nouent est apparemment moins vital… 
Au départ, il est décontracté, amusé par le plan que lui propose Doc 
Riedenscheider (Sam Jaffe, ci-contre, lui aussi unique), l'ingénieux cambrioleur tout juste sorti de tôle : un vieil allemand pittoresque, lorgnant sur des photos de jeunes filles ("One way or another, we all work for our vice", dit-il), précis comme une mécanique horlogère helvétique. 

Mais Emmerich a aussi ses propres motivations, c'est ce que va nous faire découvrir les séquences qui suivent, dans une continuité de temps et de lieu…

Juste après cette scène de négociation dans ce qui semble être le bureau cossu d'Emmerich, nous restons avec l'avocat aux manières distinguées, et découvrons, dans une salle contiguë, dans un effet de 


(non-) montage surprenant, typique de l'efficacité narrative du film, un autre salon plus privé, où il retrouve une beauté lovée dans un canapé : c'est sa maîtresse qui dormait, en attendant qu'il ait réglé ses affaires. Angela (Marilyn Monroe) se réveille, apparition sensuellissîme. 
"It's late. Why don't you go to bed ?", lui dit le très urbain cinquantenaire. 
A la fin de la scène, quand il se répète, "Some sweet kid !" , on ne peut qu'approuver…

Et l'on poursuit plus avant dans son intimité : il retrouve sa femme alitée, dans sa chambre. Elle lui dit : "Oh Lon, when I think of all those awful people you come in contact with - downright criminals - I get scared.
- Oh, there's nothing so different about them. After all, crime is only... a left-handed form of human endeavor." 

Sorti en 1950, le film se distingue pour certains détails, naturalistes, qui donnent de la force au récit et de l'épaisseur aux personnages :

- Le soin précautionneux avec lequel le type saisit la fiole de nitro que lui tend son acolyte, qui va s'attaquer au coffre (ci-contre).

- La scène de bagarre avec le flic : tournée en un seul plan, avec des sons assez étouffés (on est très loin des effets habituels d'amplification sonore) ; l'action est assez peu lisible, c'est assez brouillon, on ne distingue pas bien ce qui se passe. On découvre au final que Doc s'est fait tapé dessus.

- Le modus operandi d'Emmerich, : la scène au téléphone, quand il dit à ceux à qui ils confient des basses besognes : "Je ne veux pas savoir comment vous allez faire, ce que je veux, c'est le résultat." N'est-ce pas ainsi que procèdent immanquablement ceux qui dirigent les organisations de pouvoir ? (Je pense à la manière dont de Gaulle "pilotait" Jacques Foccart dans les "coups tordus" de la Françafrique.) 

Le film est sec, viril.

"Shut up !", dit Emmerich au détective Brannom (Brian Dexter, ci-contre).
- "How's that ? Nobody tells me to shut up."

Après avoir donné Emmerich aux flics, devant lui, Angela lui dit : "I'm sorry, Uncle Lon, I tried".
Emmerich : "You did your best, considering." 
J'adore la question que pose alors sans vergogne la poule de luxe : "What about my trip on Coney Island ? Is it still on ?"
Emmerich :  "Don't worry baby, you'll have plenty of trips."

Pour jouer l'(anti-) héros, le choix de Sterling Hayden, acteur apprécié par de grands réalisateurs, est ici excellent. Il se dégage de lui un drôle de mélange. Pendant la seconde guerre mondiale, Hayden participe à des "coups de force" de la CIA en Yougoslavie. Cette expérience lui donne une densité particulière, mais en 1950, il a encore gardé quelque chose de pur. Des yeux clairs, mais un regard sombre ; des cheveux blonds, mais une barbe de quelques jours… 
Sterling Hayden qui, dans le film, est victime d'une balance, lâchera des noms, quelques années plus tard,  pendant la chasse aux sorcières du maccarthysme…et le regrettera amèrement toute sa vie (2)… 
Huston aime manifestement ce personnage : il lui offre un des rares gros plans du filmlorsqu'il raconte un peu à Doll (Jean Hagen, tête intéressante) son destin d'Irlandais nostalgique de sa terre.
"I envy you being a family man", dit-il au casseur de coffre.

Plans magnifiques. Des blancs lumineux, des noirs profonds, avec des ombres à la lisière des fronts. 

Remarquable façon, très stylisée, de filmer les escaliers.

Utilisation de la profondeur de champ dans les scènes à plusieurs personnages
à différents plans, dans une pièce.

Extraordinaire danse (ci-contre) de la minette devant le vieux Doc Riedenscheider, qui lui a payé une chanson (fatale) au juke-box.

Elégante ellipse dans la mise en scène du suicide d'Emmerich. Il est devant le flic qui le surveille ; plusieurs plans détaillent ses gestes, lorsqu'il écrit son petit mot d'adieu à sa femme, le déchire en petits morceaux … Puis il se penche, et sa nuque cache son geste. On entend le coup de feu, dont le souffle fait voler les morceaux déchirés du billet…

Magnifique scène où Handley agonise dans la voiture alors que les phares éclairent le train qui passe devant…

(1) http://films.blog.lemonde.fr/2009/04/14/quand-ville-dort/
(2) Il sera malgré tout inscrit sur la liste noire.

mardi 24 juillet 2012

"Les onze Fioretti de François d'Assise" de Roberto Rosselini (1950) avec Nazaro Gerardi, Peparuolo, Aldo Fabrizzi, Arabella Lemaître


« Ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages ; ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d'origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n'est rien, voilà ce que Dieu a choisi pour détruire ce qui est quelque chose, afin que personne ne puisse s'enorgueillir devant Dieu. »

Cet extrait de la première lettre de saint Paul aux Corinthiens placé en liminaire du film résume tout ce que Rosselini a voulu transmettre.

Et c'est en cela que "Les 11 Fioretti de François d'Assise", ce film à propos duquel Martin Scorsese aurait dit n'avoir jamais vu de film qui lui fut comparable, me paraît être un chef d'œuvre.
François et la communauté de moines qui le suit ont voulu vivre le Royaume de Dieu sur terre…

J'adore le simple d'esprit… la scène où François l'accueille est extraordinaire. Sa manière de répéter les derniers mots de François dans une perpétuelle approbation. Un exemple littéral d'un mimétisme bien compris : les saints sont les seuls bons "objets" humains pour notre désir mimétique. Et les mots de Paul précités rappellent la qualité fondamentale des saints. Le plus merveilleux est que Giovanni il Sempliciotto ne se rend compte que tardivement que le Frère qu'il imite depuis le début n'est autre que celui qu'il désire suivre : "Francesco !…"- "Ma que cosa vuoi da Franceso ?"(…) "Ma sono Io Francesco !…" - Oooh Francesco !", et il le prend dans ses bras.

Autre compréhension totale selon moi du phénomène mimétique et illustration de la méthode pour l'orienter de manière bénéfique et sortir ainsi de la violence qu'il crée habituellement : la scène du duel entre Fra Ginapro et Nicolaio, le tyran de Viterbe. J'ai repris cette idée dans un scénario. C'est la seule manière d'affronter celui qui s'est mis en position de rivalité, l'ennemi. Cela peut paraître naïf, mais avec une confiance totale, c'est l'efficacité de la foi des saints, de pauvres gars comme Fra Ginapro qui finissent, avec l'aide de l'Esprit, par vaincre les tyrans. Car Nicolaio fait finalement lever le camp, et c'était le but initial du frère "chien fou"… 

Fra Ginapro est passé à deux doigts de la mort, s'est fait torturer… 
C'est rude, notamment quand il se fait traîner… (petite incise : les barbares dans un film aujourd'hui ne se contenteraient pas de se le balancer comme une balle, ils le roueraient de coups…) 
Quoi qu'il en soit, ce qui est proprement magique dans la réalisation de Rosselini, c'est que ce choix (notamment la chorégraphie du frère balloté) permet d'incarner, dans le corps du pauvre moine errant, toutes ses qualités de souplesse à l'Esprit, de sourire dans l'épreuve… avec ce moment d'acmé de la séquence : quand Fra Ginapro saute parmi ses poursuivants, d'un saut inhumain, non soumis à la seule loi de la gravitation terrestre…
Les décors en extérieurs sont simples et la photo en restituent la beauté : la nature, les constructions humaines, toujours modestes ou en ruines…
J'aime beaucoup la bande-son musicale, surtout sur les cartons d'introduction de chaque Fioretti : c'est difficile à retranscrire… Ce qui me plaît c'est comment elle procède par intrusion de fines nappes, qui semblent venir de loin, s'estomper, et revenir de loin, par intermittence… Idée à garder…

Francesco tombe terre et gémit une prière de tristesse, de désespoir, une lamentation…
Puis il entend le son d'une clochette. 
Il va à la rencontre du lépreux dans la forêt. 
Cette scène, très contrastée, est un moment de cinéma atemporel. 
Je ne sais pas si elle a inspiré Carax pour la scène de "Pola X" (cf post), mais en tous cas ici, il n'y a aucun dialogue, et on est dans le vrai. 

Merveilleux pétales voletant qui accompagnent Francesco et un de ses frères pendant toute la scène où ils vont apprendre, alors qu'ils seront chassés à coups de bâtons par les habitants d'une maison où ils viennent annoncer la Bonne Nouvelle, "ce qu'est la joie parfaite" ("Tout supporter pour Dieu…")

Scène de Saint François en prière parmi les oiseaux : emblématique de la réussite du film à partir d'un matériau casse-gueule…

Voici un extrait  d'un texte de Henri Agel, paru en 1954 dans « Le cinéma et le sacré », dont je partage l'essentiel du point de vue :
« Le film a suscité des réactions fort vives de la part des critiques, surtout dans les milieux chrétiens. La majorité d'entre eux est tombée d'accord pour dénoncer l'extrême pauvreté de l'ensemble (…) Dépouillement, ont-ils dit, ne signifie pas insuffisance. (…)
Mais beaucoup de ceux qui ont consenti à aller revoir les « Fioretti » arrivent à une conclusion sensiblement différente. Il semble bien que Rossellini ait voulu se délivrer de cette routine, qui est spirituellement un véritable non-sens et qui consiste à nous montrer les Saints empreints, dans leur temps, de ce rayonnement que lui donnera, seulement des siècles après, l'accord universel des chrétiens. (…)

Si l'auteur du film a choisi ce que nous appellerions volontiers une esthétique de l'insignifiance - insignifiance dans une bonne partie des péripéties comme dans la mise en scène privée de toute rhétorique-, c'est par une sorte de mimétisme inspiré. C'est comme cela que les choses étaient. Les moines allaient, venaient, chantaient, se réunissaient pour prier, mus par une simplicité de cœur qui confinait à quelque douce démence. (…)
La Folie du monde est Sagesse de Dieu et la sagesse du monde et Folie de Dieu dit Saint-Paul. Il fallait que ces gambadants, ces pauvres garçons un peu « demeurés » parussent confiner au seuil de la désagrégation mentale. A la limite, il fallait qu'ils apparussent en un sens comme des minus. Tel est bien le cas pour le personnage central qui n'est pas saint François, mais Ginepro.

Lui et ses compagnons, Rosselini nous les montre comme les vrais enfants de Dieu dans la mesure où leur conduite témoigne jusqu'à l'absurde, jusqu'au scandale, d'une désaffection parfaite de l’âme vis-à-vis des processus mentaux de l'adulte civilisé.
Et c'est ici que s’introduit l'élément surnaturel du film et qu'apparaît son caractère sacré : chez ces êtres qui ont atteint la transparence de la foi, Dieu a fait sa demeure ; Dieu se complaît en eux. Faisons taire à notre tour la vigilance importune de la raison raisonnante et nous sentirons Dieu, tout amour, présent au milieu de ces moines transpercés par une pluie ruisselante, s'entassant dans la cabane auprès de leurs chef fraternel, accueillant le vieux Jean et chantant avec lui devant l'hôtel, tourbillonnant jusqu'au vertige, merveilleux pantins de Dieu, pour tomber dans la direction qui doit marquer leur apostolat futur. Dieu est là, il se fait soudain une étonnante qualité de silence et de recueillement devant la croix de la petite chapelle (…) C'est Dieu qui intervient pour les petites choses comme pour les grandes. Il inspire le porcher qui fera don de son porc dont on a coupé une patte, comme il inspire le tyran guerrier qui fera lever le siège après une étonnante entrevue avec Ginepro. La séquence, en dépit d'une légère accentuation du style cirque, imposé sans doute à Fabrizi par le metteur en scène, est d'une ligne très pure : le petit et fragile Ginepro, traîné, ballotté, bafoué, voué ensuite à la mort, garde un sourire de joie et de paix qui semble à l’abri de toutes les vexations et de toutes les tortures. C’est ce sourire doucement radieux qui désarmera le tyran César. Ce petit homme qui sourit, minuscule, mais immense de tout le Dieu qui est en lui, il déconcerte prodigieusement la brute gigantesque et finit par lui faire entrevoir une nouvelle réalité.
C'est aussi la communication de ce Dieu dont tous ici sont imprégnés et qui est comme la respiration du film, qui s'accomplit dans la rencontre entre François et le lépreux. Cette séquence émeut par les moyens les plus sobres et les plus efficaces. François est en prière, plongé dans une douloureuse méditation sur la souffrance du Christ (nous le supposons du moins) quand il entend la clochette du lépreux allant à travers la campagne comme un itinérant perpétuel. Il le suit pendant quelques instants, puis il l’aborde : nous sentons que le lépreux, paria universel, n'est plus qu'un bloc de ressentiment et de haine gelée, à force d'être fui et repoussé. L'accolade que lui donne François fait soudain fondre cette glace d'enfer, et à son tour, en un merveilleux geste de décontraction et de tendresse, il étreint le Père. Bouleversante étreinte - un des moments les plus hauts du film. Puis il s'éloigne lentement ; en se retournant à deux reprises. Toute la scène a eu lieu sans un mot, dans une nuit claire et solennelle. François resté seul se jette à terre et pleure : la caméra se lève sur l'immensité du ciel qu’elle cadre pour finir. Rarement plus de choses essentielles ont été exprimées par les moyens propres au cinéma : amour du Christ, amour de la créature, immense pitié fraternelle pour sa détresse, tendresse pour la souffrance du Christ qui se poursuit à travers ses membres blessés ; tout cela nous est communiqué avec une discrétion et une vérité singulières (…)
Un regard distrait ou façonné par d'autres spectacles pourra ne voir dans tout cela qu'une pantalonnade sans grandeur. Mais l'auteur nous laisse précisément la liberté de discerner ou non la lumière de la grâce. »

dimanche 15 juillet 2012

« La promesse » de Luc et Jean-Pierre Dardenne (1996), avec Olivier Gourmet, Jérémie Rénier


Merveilleuse découverte, il y a 15 ans, d’un couple de réalisateurs et de deux comédiens exceptionnels. 

Comme dans « The Night of the Hunter » de Charles Laughton (cf post du 24 mai 2012), « La promesse » est un récit initiatique dont la séquence fondatrice est celle où un adulte en passe de mourir demande à un garçon (ici adolescent) de lui faire une promesse, une promesse lourde, mais porteuse de vie.
Ici, c’est la séquence effroyable de l’accident d’Amidou (Rasmane Ouedraogo), le clandestin africain que Roger (Olivier Gourmet) fait travailler au noir. 
Igor (Jérémie Rénier), le fils de Roger, retrouve Amidou qui vient de tomber d’un échafaudage en voulant se cacher, lors d’une visite de l’inspection du travail. Amidou est manifestement très mal, Igor est paniqué. Amidou lui fait promettre de prendre soin de son épouse Assita et de leur bébé.
Quand Roger arrive et qu’il découvre la situation, il enterre Amidou. 
Et tel que c’est réalisé, avec finesse et assez d’ambiguïté pour laisser un doute, on a l’impression qu’Amidou, présenté avec humanité dans les scènes précédentes, est peut-être encore vivant, juste inconscient. Ce qui rend la 
réaction de Roger d’autant plus dure et froide. Et le point de vue qui relaie cette émotion est celui du jeune Igor, qui voit la terre jetée sur le corps encore chaud d’Amidou. 

Le film est très fort. Il y a une tension permanente créée par la manière de filmer, le scénario, le montage.
La tension principale étant celle créée par la promesse. 
« Pro mettere » signifie étymologiquement "avant d’envoyer, de laisser aller".
Avant de laisser aller, un lien crée une tension. Des paroles proférées annoncent un choix futur. 




Choix qui en l'espèce crée une autre tension, entre le fils et le père : Igor va devoir se démarquer de son père. 
Autre élément formel qui contribue à la tension générale : aucune musique. 

A part, celle, diégétique, dans la formidable scène du karaoké, quand le père et le fils chantent ensemble « Siffler sur la colline »[1] de Joe Dassin : emblématique de la qualité de leur interprétation.
Jérémie Rénier est spontané et juste. De manière générale, il a cette qualité primordiale pour un comédien : il est, comme un enfant, constamment dans le présent. 

Quant à Olivier Gourmet, en marchand de sommeil à lunettes à verres épais, il arrive à avoir du charme. 
Tous deux sont touchants. On est tellement loin de tous les acteurs m’as-tu-vu… 

Magnifiques panos à l’épaule dans la scène où Roger entre dans la chambre d’Assita (Assita Oueradrogo) pour lui ramener son radio-cassette réparé. Assita ne s’explique pas la disparition soudaine de son mari : Roger lui a caché sa mort.
La caméra panote de l’Africaine au Belge, en passant par un gri-gri.
Geste magnifique d’Igor qui sanglote et enlace Assita. 
Il vient de les aider, elle et son bébé malade, mais il n’est pas n’arrivé pas à la convaincre de partir en Italie. 
Paniqué à l’idée d’affronter son père, le jeune gars a craqué et s’est blotti contre elle comme un enfant. 
Déconcertée, Asita le repousse. 
Il y a ici toute la justesse du regard des frères belges. Un Français dans cette scène aurait ajouté du romanesque, pour surligner. 

Dans la troisième partie du film, on respire : on n’est qu’avec Igor, qui accompagne Assita et son bébé à Cologne (ci-dessus). 

La veste d’Igor marque son côté enfantin.

Fin absolument sublime, dans son honnêteté et sa sécheresse, quand Igor apprend finalement à Assita la vérité sur le sort de son mari. Elle est de dos (ci-contre), en contre-plongée, en train de monter des escaliers débouchant sur l’extérieur. Elle s’arrête. 
Le bruit ambiant, à consonances métalliques, du tunnel de métro où ils sont, comme seuls, acquiert une force irréelle…




[1] Chanson souvent chantée avec mes filles…

mardi 26 juin 2012

« Puzzle of a downfall child » de Jerry Schatzberg (1970) avec Faye Dunaway, Barry Primus, Roy Scheider

"Puzzle of a downfall child" est un work in progress : Aaron Reinhardt (Barry Primus), photographe de mode célèbre, réalise son premier film sur le destin d’une de ses amies, Lou Andreas Sand (Faye Dunaway), un modèle à la retraite déprimée.

Le film est une mise en abyme de la démarche de Schatzberg lui-même : pour se lancer dans l'aventure de ce premier film, le photographe new yorkais vient d'abandonner sa carrière dans la mode et a vendu son studio.
Reinhardt est le double de Schatzberg : même physiquement, ils se ressemblent.

Aaron recherche le naturel dans son travail, comme Schatzberg, dont la démarche esthétique était alors inédite dans la photographie.
On retrouve cette approche dans son film : l’éclairage naturaliste relève d'une tendance du cinéma européen des années soixante. Le directeur de la photo, Adam Holender, est d'ailleurs issu de la célèbre école de cinéma de Lodz en Pologne, où il avait collaboré avec Roman Polanski. Et juste avant "Puzzle…", Holender a réalisé la photo du non moins culte « Midnight cowboy » de John Schlesinger. 
«L’enfant déchue» dont Reinhardt/Schatzberg fait le portrait (pour reprendre l’expression utilisée dans le titre français), est directement inspirée d’un célèbre modèle des années soixante, Ann Saint Marie, que Schatzberg a connue. 
Elle est incarnée par Faye Dunaway, avec qui Schatzberg avait eu antérieurement une liaison pendant deux ans.
Faye Dunaway a ici 29 ans, elle est sublimissime. 
C’est Sharon Stone meets Kathleen Turner, en les transcendant.

Lou est égocentrée, enfermée en elle-même (vivotant sur une île), dépressive, perdue. A deux reprises, elle dit à Aaron avoir toujours rêvé de quitter le milieu de la mode pour se retrouver tranquille, face à la mer, avec la liberté de peindre, d'écrire etc… et de constater, désenchantée, qu'elle se morfond sur son île…
C’est qu’elle se retrouve sans modèle ni objet de désir, face à son vide métaphysique.
Enfant, elle était amoureuse d’un prêtre de son école ;  aujourd’hui, elle n'aspire qu’à vivre « in a state of grace with someone, sharing a state of grace »… 
Mais entre-temps, elle a été marquée par sa première relation avec un homme beaucoup plus âgé qu'elle et qui lui a fait vivre sa défloraison comme un viol (belle réalisation elliptique de Schatzberg) ; puis en montant à New York, elle a découvert le pouvoir de sa plastique, véritable écran vierge sur lequel le désir de l'autre pouvait projeter ses fantasmes (cf la scène avec son partenaire modèle ci-contre). 
Un objet que l'on prend. "If a person wants something, he just has to take it", dit-elle à Aaron. "Is it your philosophy ?", lui répond-il… 
Cet échange intervient alors qu'Aaron vient de demander à Lou si elle est attirée par lui… C'est typique de la position, en retrait, passive, d'Aaron…
Son visage n'est d'ailleurs jamais montré en gros-plan. Le sujet du film, c’est Lou. Aaron reste extérieur, il observe ; un peu comme un psy (cf photo ci-contre). Même s’ils sont supposés être amis et avoir été brièvement amants, Aaron appréhende Lou plutôt comme un objet ; 
un objet qu’on étudie, qu'on admire, qu'on met en valeur, mais pour lequel on ne vibre pas réellement, et à qui l'on ne se donne jamais vraiment avec chaleur (il ne rayonne pas, il prend, lui aussi). Aaron en est passablement agaçant. 
Mais il y a quelque chose de psychologiquement vraisemblable dans tout cela : ce n’est pas pour rien que Lou a une relation particulière avec le seul homme qui essaie de la connaître (et pas au sens biblique).


"Puzzle…" est le début d’une nouvelle voie artistique pour Schatzberg, et c'est un film ambitieux : narration en puzzle, réalisation en "kaléidoscope", pour un premier film, c'est osé. Mais autant je suis toujours charmé par Faye Dunaway, 
l'ambiance, et la photo du film, autant je n'ai pas vraiment été emporté par le récit (qui m'a fait penser, dans une moindre mesure, aux faiblesses de "Bad Timing" de Nicolas Roeg, cf  post du 20 mars 2012).
La construction d'un film en juxtapositions de moments intenses est une gageure (relevée avec brio par Kubrick par exemple). Ici, le rythme patine souvent.
Il y a néanmoins de belles réussites dans les effets de déconstruction (à la Godard), comme cette scène où le présent et le passé se mêlent, quand Lou se raconte à Aaron : on la voit, sur la plage, parlant (désynchronisée) au pêcheur chinois, et d'un zoom arrière, on revient sur elle dans la chambre, avec Aaron.

Enfin, Schatzberg réalise peut-être le plus beau gros-plan sur bouche féminine de l'histoire du cinéma. 
C'est pourtant un cliché rebattu, le gros-plan sur les lèvres pulpeuses maquillées…
Mais ce qui est frappant ici, c'est que cette bouche n'est pas anonyme : toute Faye Dunaway est dans sa bouche. 
Cette bouche est unique, comme un visage… 
comme les yeux de Faye Dunaway, qui ont également droit à un gros-plan dans la même séquence…
On voit que Schatzberg a aimé Faye Dunaway de près. Veinard !…


"Puzzle of a downfall child" a été très mal reçu aux Etats-Unis. Sa distribution par Universal a été minime. Les critiques et Hollywood ont rejeté ce photographe branchouille aux prétentions impardonnables. Schatzberg a poursuivi avec le cultissime "Panic à Needle Park" et obtiendra la Palme d'Or à Cannes avec son troisième film, "Scarecrow"…